Les Pères de l’Eglise contestent-ils la primauté du Pape?

Dans le cadre d’un dialogue avec un ami orthodoxe, ce dernier m’a objecté que les pères de l’Église n’étaient pas en accord avec la primauté de l’évêque de Rome. Pourriez-vous m’aider à trouver des textes, patristiques, sur lesquels se base l’Église latine ? Également auriez-vous des textes “d’origine” consultable via des archives en ligne ?

Cet ami orthodoxe est d’un flou qui ne permet pas facilement de répondre à sa question. Car de quels « Pères de l’Eglise » s’agit-il ? Dans quels textes ? Grecs ou latins ?

Car il faut être un minimum précis. On appelle « Pères de l’Eglise » des théologiens, en général, Papes, évêques et moines – mais pas toujours – dont la pensée a été décisive pour penser la foi chrétienne. Ils succèdent aux Pères apostoliques, c’est-à-dire des personnes qui, au moins potentiellement, ont pu connaître les Apôtres et leurs succèdent directement (Exemple : Clément de Rome), donc jusqu’à la fin du Ier siècle/début IIe siècle. Les Pères de l’Eglise sont par conséquent des penseurs à partir du IIe siècle jusqu’à l’Antiquité très tardive ou le très haut Moyen-Age. On considère encore Maxime le Confesseur, mort en 662 ou Jean Damascène, décédé en 749 comme des Pères de l’Eglise. Mais c’est limite car Jean Damascène vivait déjà depuis plusieurs décennies de domination musulmane, donc on ne peut plus parler d’Antiquité tardive.

Dans la période qui suit, en gros jusqu’à l’An Mil, les querelles entre églises grecque et latine commencent à se durcir, en particulier sur la question du Filioque, imposé par l’entourage ecclésiastique des Carolingiens. Le conflit se cristallisera jusqu’au schisme de 1054.

Grâce à la transmission dans les monastères, la pensée théologique va pouvoir s’épanouir dans l’Eglise latine à partir du XIe siècle avec le Pape Grégoire, par exemple, jusqu’à la scholastique avec des théologiens comme St Anselme, Albert le Grand et, bien sûr Thomas d’Aquin au XIIIe siècle. Mais, depuis le schisme, cette éclosion est coupée de l’Eglise orthodoxe.

Ce rappel historique a pour but de montrer que parler de contestation de la primauté de l’évêque de Rome par des Pères de l’Eglise est anachronique. Le schisme n’a pas encore eu lieu et, si des incompréhensions existent de plus en plus entre latins et grecs lors des conciles œcuméniques (les dernier ayant encore lieu au VIIe siècle), ils s’écoutent encore. La primauté de l’évêque de Rome est relative et n’a pas la portée actuelle, les Patriarches grecs restant très autonomes. Mais elle est réelle et un concile œcuménique ne se tient pas sans représentants du Pape. Quand cela se produit, comme lors du « brigandage d’Ephèse » en 449, cela ne « passe pas » et le Pape Léon Ier peut faire convoquer un nouveau concile via ses relais à la cour de Constantinople, le concile de Chalcédoine en 451. Ce dernier confirme la primauté du patriarcat de Rome, autrement dit le trône de Pierre, quoique ce n’était pas du tout le sujet principal des débats, qui portaient prioritairement sur les natures du Christ.

De même, des Pères de l’Eglise se mobilisent contre les tentatives plus ou moins pérennes de schismes comme Cyprien contre Novat ou la tentative de Novatien contre le Pape Corneille etc.

Ce qui est vrai, en revanche, c’est qu’à chaque époque, des théologiens reconnus par l’Eglise catholique ont mis l’accent sur la collégialité d’un concile comme instance supérieure à l’autorité papale, affrontant ainsi la position subordonnant un concile à la primauté pontificale. Ces débats ont en particulier agité la fin du Moyen-Age. Mais, comme le rappelle l’émission Au risque de l’Histoire sur KTO le 4/7/2020, cela ne les a jamais amenés à contester la primauté du Pape. Lorsque la position « conciliaire » est poussée jusqu’à l’excès, on aboutit à un schisme, parfois couplé à une hérésie, comme avec la création de l’Eglise anglicane ou la crise janséniste.

Sur la question de trouver les textes des Pères de l’Eglise, à notre connaissance, les versions les plus accessibles tout en étant de niveau scientifique sont celles éditées par la collection Sources chrétiennes. Elles peuvent être bilingues, donc avec les textes grecs ou latins, et ont l’apparat critique pour les comprendre. On peut les trouver dans les facultés de théologie comme la Catho de Paris et sa bibliothèque en ligne, la BOSEB, ou le Centre Sèvres. Mais l’accès est souvent réservé aux étudiants et chercheurs. Il y en a parfois dans des monastères et centres spirituels. Enfin, ne pas négliger la Bibliothèque nationale qui a une très bonne collection d’ouvrages de théologie chrétienne, accessible à tout public.