Lavement des pieds et apostasie

Je m’étonne de votre article sur le lavement des pieds du 13 avril 2017, en m’appuyant sur cet article de Pro Liturgia du 10 avril 2017: http://proliturgia.pagesperso-orange.fr/actua.html

Voici le texte de l’article qui n’est plus disponible sur le site de Pro Liturgia :

“Lundi, 10 avril 2017. Si l’on demandait aux fidèles catholiques qui ont déjà assisté au lavement des pieds qui se fait durant la liturgie du Jeudi Saint quelle est la signification de ce rite, il est certain qu’ils donneraient une explication qui ne seraient pas différente de celle que pourraient donner les Protestants : il s’agit, diraient-ils, de rappeler l’importance de la charité et du service humble que tous les disciples du Christ doivent pratiquer les uns envers les autres.
Voilà donc à quoi a été réduit le “Mandatum” : une invitation à s’entraider ; puisque vous me lavez les pieds, je vais laver les vôtres…
Pour nombre de catholiques, le sens du “Mandatum” est désormais réduit à ce qu’en disent les luthériens ou les anglicans.
Pourtant, si l’on interroge l’histoire de la liturgie et qu’on lit les commentaires patristiques, on constate que le lavement des pieds n’a jamais été compris comme étant le signe d’un service mutuel.
Le lavement des pieds, lié au sacerdoce d’Aaron et des Lévites dans l’Ancien Testament, a toujours été vu comme une préfiguration du “Mandatum” de la liturgie du Jeudi Saint par lequel le Christ a voulu préparer ses Apôtres au sacerdoce ministériel exercé dans le cadre de la Nouvelle Alliance.
En raison de cette compréhension, les Pères de l’Eglise ont donné au rite du lavement des pieds une interprétation visant à faire saisir que les Apôtres devaient être purifiés et conformés au Christ-prêtre. En d’autres termes, le rite du “Mandatum” a toujours porté sur le statut et l’identité du prêtre comme “alter Christus” et a, de ce fait, été réservé aux membres du clergé.
En 1955, Pie XII a autorisé que les laïcs puissent remplacer les prêtres lorsque, dans une paroisse, le nombre de clercs était insuffisant. Cette décision fut particulièrement bien accueillie par l’aile progressiste qui se montrait opposée à la nature hiérarchique de l’Eglise. Sans surprise, l’autorisation a rapidement été exploitée par ceux qui commençaient à contester l’idée de sacerdoce ministériel. Le P. Yves Congar déclarait alors : “Nous sommes encore loin de tirer les conséquences de la redécouverte du fait que toute l’Eglise est un seul Peuple de Dieu et que les fidèles la composent avec le clergé. Inconsciemment, nous avons encore l’idée que l’Eglise est composée du clergé et que les fidèles ne sont que leurs bénéficiaires ou leur clientèle. Cette horrible conception est inscrite dans tant de structures et de coutumes qu’elle semble gravée dans la pierre et qu’il est difficile de changer quoi que ce soit. C’est pourtant une trahison de la vérité. Il reste encore beaucoup à faire pour décléricaliser notre conception de l’Eglise.”
En lavant les pieds à des fidèles laïcs, dont des femmes, le pape François n’a pas joué en faveur d’une redécouverte du véritable sens du “mandatum” mais plutôt dans le sens de cette décléricalisation tant souhaité par l’aile progressiste qui rêve d’une Eglise protestantisée. A l’exemple de François, on se fait maintenant un point d’honneur de laver les pieds à des femmes et dans certaines paroisses, ce sont même des laïcs des deux sexes qui lavent les pieds d’autres laïcs. Si l’on ajoute à cette pratique le fait que la liturgie du Jeudi Saint est (malgré une interdiction du Siège apostolique qui n’a jamais été levée) célébrée sur des tables dressées dans les nefs, on voit que ce sont des communautés paroissiales entières qu’on fait glisser vers le protestantisme, c’est-à-dire vers une Eglise progressivement sans prêtres, sans sacrements et sans doctrine objective. L’apostasie silencieuse est donc à nos portes et peut-être même dans nos paroisses.”
Le contenu quasi-total de cet article est problématique sur différents plans

– Patristique. La formule « commentaires patristiques » est plus que vague. On aimerait avoir le texte de ces commentaires, au moins le titre d’une œuvre, au minimum le nom d’un Père de l’Eglise

– Liturgique et œcuménique. Les Protestants ne célébrant pas l’Eucharistie – à moins que l’auteur de l’article ne considère que la Ste Cène et l’Eucharistie soient la même chose, ce qui, pour le coup, est un point de vue protestant et non catholique – on ne voit pas ce que les Protestants viennent faire à propos de la liturgie du Jeudi St, pas plus que ces élucubrations sur des tables dans la nef

– Théologique. Si le lavement des pieds est uniquement une réactualisation du lavement des pieds d’Aaron et des grands prêtres, cela veut dire que la Nouvelle Alliance que le Christ met en œuvre par cet acte est non avenue. Pour le dire autrement, cela reviendrait à dire que l’Eucharistie n’est qu’un repas de Pessah tel qu’ils existaient déjà. Par ailleurs, le texte du lavement des pieds dans l’Evangile de Jean est lu au Jeudi St, justement parce qu’il est le pendant johannique de l’institution de l’eucharistie dans les synoptiques. Si ce geste signifie que seuls les Apôtres et leurs successeurs doivent se laver mutuellement les pieds, cela s’applique aussi à l’équivalent synoptique, le « prenez et mangez ». Donc que seuls les évêques, éventuellement les prêtres par délégation, pourraient communier. Cette interprétation exclut tous les laïcs, diacres, consacrés de la communion eucharistique

–  Pastoral. Prenons un exemple concret : une paroisse confiée à la Communauté de l’Emmanuel. Le 13 avril 2017, le célébrant de la messe du Jeudi St a lavé les pieds à des fidèles laïcs, dont des femmes, en présence de 7 prêtres et 1 diacre, des consacrées, 8 catéchumènes qui ont été baptisés 48 heures après, dont certains issus de l’Islam, et une foule de fidèles de toutes sortes. Ce que cet article nous dit, c’est que cette paroisse vigoureusement missionnaire évangélise ses fidèles et baptise des musulmans ou des athées en vue de les faire apostasier. Nous ne cautionnons en rien les accusations d’apostasie et d’hérésie de l’auteur de l’article à l’égard de la Communauté de l’Emmanuel

– Ecclésiologique. Le plus grave, dans cet article, est l’accusation d’apostasie et d’hérésie contre les Papes, tous les Papes depuis Pie XII (mettons que Jean-Paul Ier, n’ayant pas célébré de messe de Jeudi St en tant que Pape, soit exclu). Or, quand des gens prétendent annoncer la vraie foi en accusant la Sainte Eglise catholique et ses Papes d’apostasie, c’est un signe infaillible d’erreur, de schisme, et parfois d’hérésie. Et nous, nous pouvons mentionner les Pères de l’Eglise combattant ces groupes hétérodoxes-là.  Que ce soient St Cyprien de Carthage contre Novatien, St Augustin contre les Donatistes, St Hilaire contre les Ariens. Nous pouvons même faire référence à Tertullien, qui n’est pas un Père de l’Eglise, justement parce qu’il est tombé dans ce travers-là. Après avoir courageusement lutté contre l’hérésie marcionniste, il a adhéré à la montaniste en se croyant plus malin et plus pur que l’Eglise catholique.

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