La virginité mariale nie-t-elle la réalité de l’incarnation?

Une tradition, provenant je crois d’évangiles apocryphes et reprise par des Pères de l’Eglise, affirme que Marie est restée physiquement vierge “avant, pendant et après” la naissance de Jésus. N’est-ce pas nier la réalité de l’incarnation ?

 Prenons la question à rebours. Les Protestants les plus libéraux estiment que la virginité de Marie, que ce soit la virginitas in partu (à l’accouchement, donc forcément avant aussi), ou la virginitas post-partum (après l’accouchement) est purement spirituelle. Ils s’appuient pour dire cela sur le fait que Marie est vierge au moment de l’Annonciation mais que rien n’est dit ensuite. Il faut bien admettre que bien des catholiques le pensent aussi, et le disent plus ou moins fort. Jésus serait alors le fils de Joseph, conçu et né normalement. Ils n’osent, en effet, pas attribuer la paternité de Jésus à un autre homme. Le problème, c’est que, dès le début du christianisme, c’était bien la thèse des anti-chrétiens, qu’ils soient juifs comme Tryphon dans son dialogue contre Justin Martyr, ou païens. (cf. https://www.reponses-catholiques.fr/conception-virginale-dans-la-bible-13/; https://www.reponses-catholiques.fr/conception-virginale-et-salut-du-christ-23/; https://www.reponses-catholiques.fr/conception-virginale-et-liberte-humaine-33/). Dès les débuts du christianisme, il est admis, y compris, donc, par les adversaires des chrétiens, que Joseph n’est pas le père du Christ. C’est clair dans « l’Annonciation à Joseph » de l’Evangile de Mathieu : Marie est enceinte avant de se marier à Joseph et ce n’est pas Joseph le père. Alors, qui l’est ?

Les Protestants plus classiques vont alors admettre la conception virginale de Jésus, ainsi que sa naissance virginale, soit la virginitas in partu. C’est bien ce qui est dit dans le Credo commun à toutes les confessions chrétiennes : « Né de la Vierge Marie ». Mais ils réfutent la virginitas post-partum. Pour eux, Marie a eu des relations normales avec Joseph après la naissance de Jésus et ils avancent comme preuves les quelques versets où il est question des frères et sœurs du Seigneur. L’article https://www.reponses-catholiques.fr/les-freres-de-jesus-2/ résume la réponse catholique : rien ne prouve qu’Il ait eu des frères. Cela ne garantit pas que Marie soit restée vierge mais la preuve du contraire n’est pas apportée.

La foi catholique dans la virginitas post-partum s’appuie sur l’Ecriture, quoi qu’en disent les Protestants. En Jn, 19, 25-27, le Christ en croix donne Marie comme mère au Disciple au pied de la croix, et le donne comme fils à sa mère. Pourquoi l’aurait-Il fait si elle avait eu des fils de Joseph, ou même des filles et des gendres pouvant la recueillir ? Pourquoi faire appel à un étranger à la famille ? Et, si elle n’avait pas d’autre enfant, comment l’expliquer si elle avait eu des relations maritales normales avec Joseph et qu’elle n’était pas stérile ? Puisqu’elle a eu Jésus ? Joseph était-il stérile ? Rien ne permet de le dire plus que la virginité de Marie. Dans la Bible, d’une part, ce n’est jamais l’homme qui est censé être stérile. D’autre part, quand quelqu’un est stérile, c’est dit, comme pour la longue liste des femmes ou couples stériles, Abraham et Sarah, Rébecca, Rachel, Anne mère de Samuel, Zacharie et Elisabeth etc.

La doctrine catholique s’appuie aussi finalement plus sur une attitude de fond de Marie, « qui gardait toutes ces choses dans son cœur » (Lc 2, 19 ; Lc 2, 51). C’est une attitude mystique, qui est le prototype de la chasteté consacrée des prêtres, religieux et consacrées. Les vierges consacrées ont d’ailleurs la Vierge Marie comme sainte patronne de leur Ordre. L’expérience spirituelle qu’elle fait à l’Annonciation, à la Nativité, en élevant Jésus, peut expliquer son choix radical de ne vivre qu’en Dieu. C’est aussi une expérience très charnelle : Dieu, du moins Celui qu’elle savait être le Messie, est passé en elle. Le protestantisme rejetant le célibat consacré, il a difficilement accès au cœur de l’expérience fondamentale faite par Marie.

Il en résulte qu’on ne voit pas pourquoi la virginité mariale « nierait la réalité de l’incarnation ». L’incarnation de qui et de quoi ? D’une part, si Dieu est Père du Christ, ce dernier ne peut avoir quelqu’un d’autre pour père. Dire le contraire, que quelqu’un peut avoir deux pères, voilà qui, pour le coup, nie la réalité incarnée de nos vies. D’autre part, Jésus en tant que personne autonome – donc à partir de sa conception, pas avant ni pendant, où un être humain n’existe pas encore – a bien vécu toutes les étapes de la vie d’un homme, du stade embryonnaire à sa mort. Son incarnation est totale.

Quant à dire que ce serait Marie qui nierait la réalité de l’incarnation parce qu’elle est restée vierge, cela signifie que tous les prêtres et toutes les personnes consacrées dans la chasteté la nient. Que ce ne sont pas de véritables hommes et femmes. C’est, finalement, très choquant et n’a rien de catholique.