Constitution du canon des Ecritures du judaïsme

Je suis un dévot croyant, baptisé à la cathédrale de Saint Paul à Tirana en printemps 2015 au nom Vicenzo (Vincent) par l’évêque George Frendo. Je voulais savoir si tous les livres de l’Ancien Testament sont admis par le canon judaïque, tels quels, pas un de plus ou de moins. La demande surgit quand on pense au livre d’Enoch, interdit lors du concile de Laodicée, en 363: les juifs, quand l’ont-ils banni de leur canon?

Tout d’abord, nous nous réjouissons du baptême de ce frère en Christ et de son désir de mieux connaitre l’Ecriture.

Ensuite, pour répondre à la question, commençons par dire que la constitution du canon des Ecritures dans le judaïsme est un processus qui, encore davantage que le canon chrétien, a pris plusieurs siècles et fait l’objet d’âpres discussions. Le texte final, la Massorah, date du Xe siècle et c’est celui qui fait autorité jusqu’à aujourd’hui. Mais l’essentiel a été fixé à l’assemblée de Yavné après la Chute du second Temple en 70. C’est le courant pharisien qui a été dominant et a fondé ce qui est devenu ensuite le judaïsme rabbinique.

Pour faire court et en schématisant beaucoup, il y avait trois types de textes à examiner :

– Des écrits en hébreu, ou partiellement en hébreu (le Livre de Daniel nous est parvenu en partie en araméen et grec), du TaNaK : abréviation de Torah, Nevihim, Kettoubim, c’est-à-dire, la Loi, les Prophètes et les « Ecrits », qui regroupent plusieurs genres littéraires tels que les Psaumes, les livres de sagesses comme La Sagesse de Salomon, le Qohelet, ou le Livre de Job, des poèmes comme le Cantique des cantiques etc

– Des écrits en grec de la traduction de la Bible juive faite au IIIe siècle av. J.-C ., la Septante

– Des textes appelés aujourd’hui « intertestamentaires » par les chercheurs, écrits après le retour d’Exil à Babylone, le plus souvent à forte connotation apocalyptique, qui n’étaient ni dans le TaNaK hébreu, ni dans la Septante. Le Premier livre d’Hénoch en fait partie.

Les scribes et docteurs de Yavné ont décidé de ne prendre que les livres du TaNaK au moins en partie en hébreu et de rejeter ceux de la Septante qui n’étaient qu’en grec. C’est pourquoi ils ont maintenu le Livre de Daniel mais rejeté le Siracide, les Maccabées, le Livre d’Esther etc. Ils ont longuement discuté pour savoir s’ils intégraient le Siracide et Esther mais ils ne l’ont pas fait. On voit qu’après le traumatisme gigantesque qu’a été la chute du temple, le critère linguistique a été déterminant. Ces savants ont donc opté pour une approche qu’on qualifierait aujourd’hui d’identitaire et ethniciste, pour maintenir la cohésion des Juifs qui allaient être sans patrie et dispersés dans tout l’Empire romain.

Les écrits dits intertestamentaires n’ont pas été intégrés. Leurs thèses apocalyptiques posent des problèmes théologiques tant pour le judaïsme que la foi chrétienne. Par exemple, le 1e Livre d’Hénoch insiste trop sur le châtiment des damnés et affirme que seul un petit nombre d’élus sera sauvé, ce qui ne correspond pas à l’Evangile. De plus l’accentuation un peu folklorique sur le rôle des anges dépasse les bornes, tant pour les théologiens catholiques que les rabbins.

En outre, en forte rivalité avec le christianisme naissant, les lettrés juifs ont rejeté les livres donnant trop d’arguments aux chrétiens, qui faisaient clairement partie du courant apocalyptique. C’est le cas de plusieurs livres de la Septante, comme le Deuxième livre des Maccabées, premier écrit juif (avec Daniel) à affirmer la résurrection de la chair.

Les catholiques ont repris la Septante pour constituer l’Ancien Testament, puisque les citations de l’Ancien Testament dans le Nouveau viennent le plus souvent de la Septante. Les Protestants, dans leur souci de revenir à une certaine pureté des Ecritures, ont pris le TaNaK. C’est pourquoi les biblistes appellent « deutérocanoniques » (« du deuxième canon ») les livres du canon catholique et non protestant. A noter, pour information, que les protestants radicalisés les appellent « apocryphes », ce qui les met sur le même plan que les écrits apocryphes hérétiques rejetés par l’Eglise.

Pour en revenir à 1 Hénoch, il ne nous est parvenu en entier qu’en guèze, la langue liturgique des chrétiens éthiopiens, d’où son nom d’ « Hénoch éthiopien » qu’on trouve souvent. Il fait partie du canon orthodoxe, mais pas catholique, ni protestant.

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