Commandement et amour

J’ai été troublé par une sorte de contradiction que j’ai perçu dans l’Evangile : d’un côté, Jesus dit “Mon joug est doux”, et par ailleurs, Il affirme qu’il faut quitter tout, notamment sa famille, pour le suivre, ce qui n’est pas doux du tout….D’une manière générale, je trouve qu’il y a souvent dans les Evangiles une sorte de hiatus entre deux types de conception : d’une part, le Christ est souvent très dur et introduit le concept de commandements à suivre, sous peine de géhenne éternelle, et “en même temps”, Il prêche l’amour de Dieu et du prochain (cf. le sermon sur la montagne, en particulier). Il me semble qu’il y ait quelque chose d’incompatible entre les notions évoquées de commandement d’un côté, et d’amour, de l’autre.

Il y a plusieurs niveaux dans cette question. Tout d’abord, en spiritualité, le trouble vient rarement du bon esprit. Il faut donc le clarifier et le dépasser.

Jésus dit en effet « Mon joug est doux » (Mt 11, 30). Il est doux mais il y a quand même un joug, avec ce que cela entend de contrainte et de pénibilité, de direction confiée à un autre. Toute la vie spirituelle décrit ce hiatus – le terme est bien choisi – entre la consolation de la suite du Christ, la sequela Christi des théologiens, et la dimension d’épreuve qu’elle implique. Oui, il faut quitter sa famille pour Le suivre dans la vie consacrée, mais parfois simplement accepter des désaccords et des conflits avec elle si elle fait obstacle à notre foi même en tant que laïc. Que croit le lecteur ? Qu’un musulman qui se convertit au christianisme n’est pas mis au ban de sa famille, quand il a la chance de ne pas craindre pour sa vie ?  Qu’un chrétien d’Orient ne subit pas un joug cruel en étant décapité parce qu’il refuse de se convertir à l’Islam ? Qu’un chrétien de Corée du Nord vit dans la douceur de son camp de concentration ?

Un film qui passe actuellement sur nos écrans, Tout mais pas ça, raconte les intrigues d’un père athée pour décourager la vocation de son fils. Le lecteur pense-t-il que ceux qui rentrent dans les ordres ne sont pas en butte à l’incompréhension, à l’hostilité, aux moqueries, aux blagues salaces pour les filles, de leur entourage ?

Pour autant, ces personnes restent fermes dans la foi et leur engagement radical parce qu’elles ont fait l’expérience que ces épreuves sont supportables pour l’amour de Jésus et que rien en ce monde ne vaut l’intimité avec Lui. Tous les mystiques, mais Jean de la Croix plus que d’autres, ont décrit les nuits à traverser pour se rapprocher de Dieu. Mais que la vie serait terne autrement!

Sur un autre plan, l’opposition que fait l’auteur de la question entre commandement et amour est étonnante. L’amour chrétien n’est pas un vague sentiment subjectif. C’est, clairement, un commandement du Seigneur. Dès l’Ancien Testament, Le Shema Israel, « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit » (Dt 6, 5) est un ordre, un commandement. De même que « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Lv 19, 18). Ce à quoi Jésus ajoute, « Je vous donne un commandement nouveau: Aimez-vous les uns les autres; comme je vous ai aimés » (Jn 13, 34).

Alors, oui, l’amour chrétien est un commandement exigent et qui n’est pas une option, parce qu’on est d’humeur, que l’autre est sympa ou que ça fait bien. Et on ne suit le Christ qu’en acceptant de passer par la Croix.

Que ceux qui n’acceptent pas cela aillent suivre un quelconque gourou ou achètent un livre de développement personnel à deux balles. Comme le Christ le dit dans l’Apocalypse, « Je vomis les tièdes » (Ap 3, 16). Pour les autres, qui s’engagent à suivre le Jésus jusqu’à la Croix, son amour éternel et la béatitude sans fin en valent la chandelle.

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