A qui est payée la “rançon pour la multitude”

En quel sens le sacrifice de Jésus est-​il « une rançon pour beaucoup » ? Devons nous comprendre ce verset biblique comment les Témoins de Jéhovah l’interprètent, c’est-à-dire, je cite leur site officiel: “Le premier homme, Adam, a été créé parfait, ou sans péché. Il avait la perspective de vivre éternellement, mais il a perdu cette possibilité en choisissant de désobéir à Dieu (Genèse 3:17-19). Quand il a eu des enfants, il leur a transmis le péché, ou l’imperfection (Romains 5:12). C’est pourquoi la Bible indique qu’Adam s’est « vendu », lui et ses enfants, en esclavage au péché et à la mort (Romains 7:14). Étant imparfaits, aucun de ses enfants ne pouvait racheter ce qu’Adam avait perdu (Psaume 49:7, 8). Dieu éprouvait de la compassion pour les descendants d’Adam, face à leur situation désespérée (Jean 3:16). Cependant, les normes de justice de Dieu lui interdisaient de fermer les yeux sur leurs péchés ou de les pardonner sans fondement valable (Psaume 89:14 ; Romains 3:23-26). Par amour pour les humains, Dieu a donc fourni le moyen légal non seulement pour que leurs péchés soient pardonnés, mais aussi pour les débarrasser de l’imperfection (Romains 5:6-8). La rançon est ce moyen légal. Comment fonctionne la rançon ? Dans la Bible, la « rançon » suppose les trois éléments suivants : C’est un paiement (Nombres 3:46, 47). Elle permet une libération, ou un rachat (Exode 21:30). Elle correspond à la valeur de ce qu’il faut payer ; elle en couvre le coût *. Voyez comment ces éléments s’appliquent au sacrifice de Jésus : Paiement : La Bible dit que les chrétiens ont « été achetés à un prix » (1 Corinthiens 6:20 ; 7:23). Ce prix est le sang de Jésus, avec lequel il a « acheté pour Dieu des gens de toute tribu, et langue, et peuple, et nation » (Révélation 5:8, 9).Libération : Le sacrifice de Jésus fournit une « libération par rançon » du péché (1 Corinthiens 1:30 ; Colossiens 1:14 ; Hébreux 9:15). Correspondance : Le sacrifice de Jésus correspond exactement à ce qu’Adam a perdu : une vie humaine parfaite (1 Corinthiens 15:21, 22, 45, 46). La Bible dit : « De même que par la désobéissance de ce seul homme [Adam] beaucoup ont été rendus pécheurs, de même aussi par l’obéissance de cette seule personne [Jésus Christ] beaucoup seront rendus justes » (Romains 5:19). Ce verset explique comment la mort d’un seul homme peut payer la rançon pour beaucoup de pécheurs. En fait, le sacrifice de Jésus est une « rançon correspondante pour tous », c’est-à-dire pour tous ceux qui font ce qu’il faut pour en bénéficier (1 Timothée 2:5, 6).” Cela se réfère t-il à la théorie de l’expiation de la rançon ? J’ai cru comprendre que l’Église enseignait plutôt celle de la satisfaction ?

C’est une question compliquée sur laquelle les théologiens ne sont pas d’accord. L’Enseignement de l’Eglise n’est donc pas univoque sur ce point. En ce sens, d’un point de vue catholique, ces propos du site des Témoins de Jéhovah sont intéressants et se retrouvent aussi en théologie catholique.

Car il est exact qu’une autre ligne théologique, celle de la « satisfaction vicaire » existe également. Très précisément, elle signifie que le Christ s’offre lui-même en sacrifice afin que justice soit rendue pour les péchés de tous les hommes à la place (c’est le sens de « vicaire ») des coupables. Le destinataire du sacrifice est alors Dieu le Père. L’aspect scandaleux d’un innocent s’offrant à Dieu disparait à partir du moment où cet innocent est Dieu lui-même, en la Personne du Fils. Cette explication ne marche donc que dans le cadre d’une foi trinitaire où le Christ est Dieu… Ce qui n’est pas le cas pour les Témoins de Jéhovah. Dieu est à la fois le bénéficiaire du sacrifice, la victime et le sacrificateur.

Mais si ce n’est pas à Dieu qu’est payée la rançon, à qui l’est-elle ? La phrase « C’est pourquoi la Bible indique qu’Adam s’est ‘vendu’, lui et ses enfants, en esclavage au péché et à la mort (Romains 7:14) » est suggestive. La citation exacte d’une Bible catholique, la Bible de Jérusalem est : « En effet, nous savons que la Loi est spirituelle ; mais moi je suis un être de chair, vendu au pouvoir du péché. » (Rappelons à nos lecteurs de toujours vérifier dans une Bible catholique des citations bibliques de Témoins de Jéhovah. Leurs Ecritures sont expurgées des éléments qui les gênent, en particulier tout ce qui est relatif à la résurrection ou la divinité de Jésus). La rançon doit-elle être payée au péché, au pouvoir du diable ? Mais Dieu peut-Il négocier et devoir payer le diable ? L’hypothèse n’est pas tenable.

Si ce n’est pas le diable, alors qui ? Si le diable est à l’origine du péché, la responsabilité humaine est bien engagée. La rançon serait alors payée à l’Homme. Dieu se livre aux mains de l’Homme et paye le prix, pour sauver l’Homme de lui-même, de sa propre violence. C’est bien par la mort et la résurrection de Jésus que l’humanité est libérée du péché, mais qui est aussi son propre péché. Et, en devenant homme, Dieu, dans la Personne du Fils, accepte d’interagir sur un pied d’égalité avec l’être humain, de traiter avec lui et, in fine, de lui payer une rançon pour racheter ses frères humains.

En termes philosophiques, Le bouc émissaire de René Girard, traduit cette idée d’un homme sacrifié pour le bien de tous, le bouc émissaire. Mais il montre comment le Christ casse ce mécanisme de violence en étant lui-même la victime, dont l’innocence éclate, et qui finalement traverse la mort.

Nous ne trancherons pas mais invitons nos lecteurs à méditer ce mystère en cette Semaine sainte, particulièrement lors du Triduum pascal.